INTERVIEW / Sécurité et Extrémisme violent : Félix AKLAVON décrypte la situation du Burkina Faso et du Togo et souligne le rôle de la société civile

Société Civile Médias
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(Société Civile Médias) – Face à la progression de l’extrémisme violent en Afrique de l’Ouest, le Burkina Faso et le Togo se retrouvent en première ligne. En marge du 7ᵉ Dialogue des acteurs étatiques et non étatiques sur la paix et la sécurité dans le nord du Ghana, couplé au forum transfrontalier des organisations de la société civile (OSC), tenu du 24 au 25 mars 2026 à Bolgatanga (Nord Ghana), nous avons échangé sur le sujet avec Monsieur Félix Kokou AKLAVON, Expert en Gouvernance, Stratégie et Sécurité qui a été l’un des facilitateurs internationaux. Dans cet entretien, il analyse les racines de cette crise, évalue les stratégies mises en place par les deux pays et souligne le rôle crucial de la société civile pour renforcer la résilience des communautés et prévenir l’extension de la violence.

M. AKLAVON, essayons d’abord de bien comprendre la situation qui prévaut depuis quelques années au Burkina Faso et au Togo en ce qui concerne la crise sécuritaire et le phénomène du terrorisme. Selon vous, quelles sont les racines profondes de la crise sécuritaire dans le Sahel et en Afrique de l’Ouest ?

FÉLIX AKLAVON : Pour comprendre la crise actuelle, il faut absolument éviter les lectures simplistes. Nous sommes face à une crise systémique, multidimensionnelle, qui s’est construite sur plusieurs décennies.

D’abord, il y a la question de la gouvernance. Dans plusieurs pays de la région, les institutions étatiques ont peiné à répondre efficacement aux besoins des populations, notamment dans les zones rurales et périphériques. Cela a créé un sentiment d’abandon, voire d’exclusion, chez certaines communautés. Ce vide institutionnel est un terreau idéal pour les groupes extrémistes, qui se présentent parfois comme des alternatives crédibles à l’État.

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Image des Forces armées du Burkina Faso.

Ensuite, il y a la pauvreté structurelle. Dans certaines zones, les populations vivent dans des conditions extrêmement précaires, avec un accès limité à l’éducation, à la santé ou à l’emploi. Pour un jeune sans perspectives, rejoindre un groupe armé peut devenir une option, non seulement idéologique, mais aussi économique.

À cela s’ajoutent des conflits communautaires anciens, souvent liés à l’accès aux ressources naturelles comme la terre ou l’eau. Ces tensions locales, mal gérées, sont exploitées par les groupes djihadistes qui instrumentalisent les frustrations pour renforcer leur enracinement.

Enfin, il ne faut pas oublier les dynamiques régionales et internationales, qui ont contribué à complexifier la situation.

Justement, quels sont les facteurs aggravants qui expliquent l’extension de cette menace ?

Ils sont nombreux et interconnectés. La porosité des frontières est un facteur clé. Dans cette région, les frontières sont vastes, souvent peu contrôlées, ce qui facilite la circulation des combattants, des armes et des trafics illicites. Cela rend extrêmement difficile toute stratégie purement nationale de lutte contre le terrorisme.

Un autre élément majeur est la faiblesse de la présence étatique. Dans de nombreuses zones rurales, l’État est quasiment absent : pas d’écoles, peu de centres de santé, une sécurité limitée. Dans ces conditions, les groupes armés s’installent, imposent leur loi et gagnent parfois la confiance des populations en fournissant certains services ou en exploitant les frustrations.

Il y a aussi une dimension sociologique importante : la stigmatisation de certaines communautés, notamment les Peuls. Lorsqu’une communauté se sent injustement ciblée ou marginalisée, cela peut alimenter un sentiment d’injustice que les groupes extrémistes exploitent pour recruter.

Sur le plan historique, les États de la région portent encore les fragilités héritées de la colonisation et des transitions politiques difficiles. À cela s’ajoute l’impact majeur de la crise libyenne, qui a provoqué une circulation massive d’armes dans toute la bande sahélienne.

Enfin, il existe des enjeux géopolitiques plus larges, avec des influences extérieures qui, parfois, contribuent à maintenir certaines formes d’instabilité, directement ou indirectement.

Concentrons-nous sur le Burkina Faso. Quelle lecture faites-vous de la stratégie adoptée par les autorités face à cette crise ?

Le Burkina Faso est aujourd’hui l’un des épicentres de cette crise, et sa réponse a été fortement marquée par l’urgence sécuritaire. Les autorités ont opté pour une stratégie résolument militaire, avec un renforcement significatif des Forces de Défense et de Sécurité, mais aussi le recours massif aux Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP). Cette mobilisation vise à compenser le manque d’effectifs et à impliquer directement les populations dans la défense de leurs localités.

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Ici, des VDP (crédit photo : APA News)

Par ailleurs, l’armée a été réorganisée, et des opérations offensives ont été menées pour reconquérir certaines zones et sécuriser les axes routiers, souvent bloqués par les groupes armés.

Cependant, cette réponse ne se limite pas à l’aspect militaire. Le gouvernement a également mis en place des plans humanitaires ambitieux, notamment pour gérer la crise des déplacés internes, qui dépasse aujourd’hui les deux millions de personnes.

Le Plan de réponse 2025, par exemple, vise à faciliter le retour volontaire des populations dans leurs localités d’origine, à rouvrir des infrastructures sociales comme les centres de santé, et à renforcer l’aide alimentaire.

Mais malgré ces efforts, la situation reste extrêmement fragile. L’insécurité persiste dans plusieurs régions, et les indicateurs humanitaires sont alarmants.

Question : Quelles sont, selon vous, les principales limites de cette approche ?

La première limite, c’est le déséquilibre entre la réponse sécuritaire et les autres dimensions de la crise.

Une approche essentiellement militaire peut permettre de contenir la menace à court terme, mais elle ne traite pas les causes profondes du problème. Sans investissements massifs dans le développement, l’éducation, la gouvernance et la cohésion sociale, les mêmes facteurs continueront d’alimenter l’instabilité.

Ensuite, il y a la question de la souveraineté sécuritaire. Le Burkina Faso, sous la transition actuelle, a fait le choix de réduire sa dépendance vis-à-vis de certains partenaires internationaux. Cela peut renforcer l’autonomie stratégique, mais cela limite aussi l’accès à des ressources financières, logistiques et techniques essentielles.

Le président du Burkina Faso, Ibrahim TRAORE, sur le front.

Le déficit de financement humanitaire est également préoccupant. Lorsque moins de la moitié des besoins sont couverts, cela signifie concrètement que des millions de personnes restent sans assistance, ce qui aggrave leur vulnérabilité.

Enfin, la crise s’inscrit dans la durée. Plus elle se prolonge, plus elle érode la résilience des populations, accentue les inégalités et fragilise les structures sociales.

Le Togo semble adopter une approche différente. En quoi sa stratégie se distingue-t-elle ?

Effectivement, le Togo a opté pour une approche plus intégrée, qui combine sécurité, développement et action humanitaire. Et surtout les autorités togolaises ont excellé par la stratégie d’anticipation. Le déploiement de l’opération KOUNDJOUARE au moment même où la crise n’avait pas encore atteint nos frontières.

Sur le plan sécuritaire toujours, le pays a pris des mesures fortes, notamment avec l’instauration de l’état d’urgence dans la région des Savanes et le renforcement du dispositif militaire.

Mais ce qui distingue le Togo, c’est sa volonté d’agir en amont, en s’attaquant aux causes profondes de la vulnérabilité. Le Programme d’Urgence pour la Région des Savanes (PURS) en est un exemple concret. Il vise à améliorer les conditions de vie des populations à travers des investissements dans les infrastructures sociales de base. L’idée est simple, réduire la pauvreté et les inégalités pour limiter l’attractivité des groupes extrémistes.

Le Président du Conseil du Togo, Faure GNASSINGBE, rendant visite aux forces de l’Opération Kondjouaré (Crédit photo : ministère togolais de la défense)

Le Togo mise également sur la coopération internationale et régionale, en insistant sur la nécessité d’une réponse collective. Cette posture diplomatique est importante, car la menace dépasse largement les frontières nationales. L’implication de toutes les couches de la société dans la lutte est aussi un atout important à travers la création de la CIPLEV (Comité Interministériel de Prévention et de Lutte contre l’Extrémisme Violent).

Quelles sont les conséquences concrètes de cette crise sur les populations ?

Elles sont dramatiques et touchent tous les aspects de la vie. Sur le plan humanitaire, les déplacements massifs ont désorganisé les communautés et accentué la précarité. L’éducation est gravement affectée. La fermeture d’écoles prive des centaines de milliers d’enfants d’un droit fondamental, avec des conséquences à long terme sur le développement humain surtout au Sahel.

Le système de santé est lui aussi fragilisé, avec des centres détruits ou abandonnés. Cela limite l’accès aux soins, y compris pour des besoins essentiels comme la vaccination.

L’insécurité alimentaire est en forte hausse, car les populations ne peuvent plus cultiver ou accéder à leurs terres en toute sécurité.

Des personnes déplacées par le terrorisme au Burkina Faso (Crédit photo : AL24 News)

Il faut également insister sur les traumatismes psychologiques. Les violences, les enlèvements, les pertes humaines laissent des séquelles profondes, souvent invisibles mais durables.

Sur le plan économique, la crise ralentit la croissance, réduit les investissements et détruit les moyens de subsistance. Les États, contraints d’augmenter leurs dépenses militaires, ont moins de ressources pour le développement.

Quel rôle la société civile peut-elle jouer face à une crise d’une telle ampleur ?

La société civile est un acteur clé, mais parfois sous-estimé. Elle joue d’abord un rôle fondamental dans la prévention, à travers des actions de sensibilisation et d’éducation, notamment auprès des jeunes. Elle peut déconstruire les discours extrémistes et promouvoir des alternatives positives.

La société civile contribue également à renforcer la cohésion sociale, en facilitant le dialogue entre les communautés et en intervenant dans la gestion des conflits locaux.

Par ailleurs, elle exerce une fonction de veille démocratique, en surveillant les actions des forces de sécurité et en plaidant pour le respect des droits humains. Enfin, elle intervient directement auprès des populations, en apportant un soutien humanitaire, psychosocial et économique.

Mais cette action comporte-t-elle des risques ou des limites ?

Oui, et il faut les reconnaître pour mieux les corriger. Le principal défi est le manque de reconnaissance et d’intégration des organisations de la société civile dans les stratégies nationales. Leur expertise locale est pourtant précieuse.

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Félix AKLAVON intervenant lors du du 7ᵉ Dialogue des acteurs étatiques et non étatiques sur la paix et la sécurité dans le nord du Ghana.

Il existe aussi des risques liés à la fragmentation du tissu associatif. Si les organisations ne sont pas bien coordonnées ou si elles manquent de transparence, cela peut nuire à leur crédibilité et à leur efficacité.

Enfin, pour être réellement impactante, la société civile doit être inclusive, représentative et responsable. Elle doit refléter la diversité des populations, notamment en intégrant les femmes et les jeunes.

En guise de conclusion, quelles pistes recommanderiez-vous pour une sortie durable de crise ?

La solution ne peut être que globale. Il faut aller au-delà de la réponse militaire et investir massivement dans le développement, la gouvernance et la justice sociale. L’éducation, en particulier, doit être une priorité absolue. La coopération régionale doit être renforcée, car aucun pays ne peut faire face seul à cette menace.

Enfin, il est essentiel de remettre les populations au cœur des stratégies. Sans leur adhésion, aucune politique de sécurité ne peut être durable.

C’est vrai que la plus part des acteurs pensent qu’il ne faut pas négocier avec ces groupes armées mais moi je pense que c’est une erreur qu’on perpétue. Certains combattants de ces groupes armés n’attendent qu’une porte de sortie pouvant les amener à revenir à la vie normale car fatiguées ou ayant été trompées ou forcées.

Je vous remercie