TRIBUNE : Les marchés territoriaux togolais, piliers silencieux de l’économie, de la résilience et de la transition agroécologique

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Par Sena Alouka, citoyen observateur

NB : Cette réflexion s’inscrit dans le cadre du processus de transition agroécologique dans le Grand Kloto, dont l’un des axes majeurs concerne la réorganisation et la valorisation des marchés territoriaux.

Au Togo, les marchés territoriaux constituent l’ossature de l’économie réelle. Ils nourrissent les villes, sécurisent les revenus ruraux, diffusent l’innovation et amortissent les chocs économiques bien plus efficacement que de nombreux dispositifs formels importés sans contextualisation. Pourtant, ces marchés demeurent sous-investis, mal planifiés et largement absents des politiques publiques structurantes. Cette note plaide pour une reconnaissance stratégique des marchés territoriaux comme leviers centraux de souveraineté alimentaire, de création d’emplois, de recyclage, d’économie circulaire et de promotion de l’agroécologie. Ignorer ces espaces revient à piloter l’économie togolaise les yeux bandés.

1.Les marchés territoriaux au Togo : une économie qui ne dort jamais

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      Contrairement aux modèles formels hérités de la période coloniale, les marchés togolais fonctionnent selon des règles endogènes, éprouvées par le temps, l’urgence et l’intelligence collective.
      Sans revenir ici sur les scandales récents — corruption, démolitions arbitraires, abandon d’infrastructures, perte de dynamisme, vols organisés et incendies criminels — auxquels nous avons tous assisté, il est essentiel de rappeler que les marchés demeurent le lieu où la société togolaise exprime ses savoirs, son identité et sa dynamique sociale.

      Quelques marchés emblématiques :

      • Marché d’Assigamé (Lomé) : ouvert tous les jours, activité intense dès 4h du matin
      • Marché de Hédzranawoé (Lomé) : quotidien, avec réapprovisionnement nocturne
      • Marché d’Adawlato (Lomé) : quotidien, cœur du commerce national
      • Marché d’Aného : grand marché le jeudi
      • Marché de Notsè : grand marché le samedi
      • Marché de Sokodé : marchés majeurs le lundi et le jeudi
      • Marché de Kara : grand marché le vendredi

      À cela s’ajoutent les marchés d’Anié, Elavagno, Bassar, Tado, Pagala, Aouda, Sotouboua, Naki, Nadoba, etc., véritables poumons économiques locaux.

      Certains marchés conservent encore la pratique du troc, héritage d’une sagesse commerciale africaine remarquable : Agbodrafo, Togoville, Cinkassé, Barkoissi, Tandjouaré.

      Rendez-vous au marché d’Adéta, chaque lundi : on y observe une véritable magie économique faite d’expertise commerciale, d’ingénierie sociale et d’innovation relationnelle. Peu étudiés, ces espaces constituent pourtant un patrimoine immatériel majeur.

      Ces marchés sont organisés par des comités de commerçantes, de producteurs et de leaders locaux — pas par des fonctionnaires. Les prix s’y stabilisent très tôt dans la journée. Les règles sont claires, appliquées et respectées. L’État, lui, observe. Souvent de loin.

      2. Un rôle clé pour la résilience économique et sociale

      Les marchés territoriaux :

      • absorbent les chocs économiques et alimentaires,
      • valorisent des cultures longtemps marginalisées (sorgho, mil, fonio, niébé, produits forestiers non ligneux),
      • génèrent des revenus diffus mais massifs,
      • soutiennent des millions de petits producteurs, commerçantes, transporteurs et transformateurs.

      Les volumes sont faibles individuellement, mais colossaux collectivement. Le problème n’est pas l’absence de richesse, mais l’absence de données, d’infrastructures adaptées et de reconnaissance politique.

      3. Marchés territoriaux, recyclage et économie circulaire

      Les marchés togolais sont déjà, de fait, des laboratoires d’économie circulaire :

      • réutilisation des sacs, paniers, bassines et contenants,
      • tri informel mais fonctionnel,
      • valorisation des déchets organiques pour l’alimentation animale ou le compost.

      Avec un minimum d’investissements publics ciblés, ces marchés pourraient devenir de véritables pôles structurés de recyclage, réduisant les déchets urbains tout en créant des emplois verts.
      Aujourd’hui, ce potentiel est largement gaspillé par négligence institutionnelle. Construire un marché n’est qu’un début ; organiser son écosystème de fonctionnement est l’enjeu réel.

      4. Les marchés comme vitrines de l’agroécologie

      Les marchés territoriaux sont le principal canal de commercialisation des produits agroécologiques au Togo, souvent sans étiquette :

      • produits locaux,
      • peu transformés,
      • issus de systèmes agricoles diversifiés et résilients.

      Mais ces produits restent noyés dans la masse, sans différenciation ni reconnaissance.
      Résultat : l’agroécologie nourrit le pays, mais reste invisible dans les politiques publiques.

      5. Recommandations stratégiques au Gouvernement togolais

      a) Reconnaître officiellement les marchés territoriaux

      Intégrer les marchés territoriaux dans les stratégies nationales (PND, Feuille de route gouvernementale, PDC, politiques agricoles, emploi et climat). Les considérer comme des infrastructures économiques stratégiques, et non comme des espaces informels tolérés.

      b) Investir durablement dans les infrastructures de marché

      • Réhabilitation des hangars
      • Accès à l’eau, à l’électricité et à l’assainissement
      • Espaces de stockage communautaires pour réduire la vente forcée post-récolte

      Les modèles architecturaux doivent être co-conçus avec les véritables expertes : les femmes commerçantes. Plusieurs marchés construits dans la précipitation, pour des raisons politiques ou électorales, n’ont jamais été utilisés. Le marché entre Danyi Ndigbé et Danyi Atigba, aujourd’hui à l’état de ruines, en est une illustration criante.

      c) Créer des espaces dédiés dans tous les grands marchés

      Chaque grand marché devrait intégrer :

      • un espace de formation (agriculture, transformation, hygiène, gestion),
      • un espace d’exposition des innovations locales (recyclage, emballages, outils),
      • un espace de vente exclusivement réservé aux produits agroécologiques, clairement identifié.

      Ce n’est pas du luxe. C’est du bon sens économique.

      d) Positionner les marchés comme moteurs de l’économie circulaire

      • Zones de tri et de valorisation des déchets
      • Soutien aux coopératives de recyclage liées aux marchés
      • Incitations aux emballages réutilisables et biodégradables

      e) Produire et utiliser les données de marché

      • Collecte régulière des données (volumes, prix, produits)
      • Utilisation de ces données pour orienter les politiques agricoles, commerciales et sociales

      Fin de la politique à l’aveugle. Les décisions publiques doivent s’ancrer dans les réalités endogènes.

      Conclusion

      Les marchés territoriaux togolais ont déjà inventé l’économie de demain : inclusive, résiliente, locale et pragmatique. Le choix du gouvernement est simple : continuer à les ignorer jusqu’à l’asphyxie, ou les soutenir intelligemment pour bâtir une véritable souveraineté alimentaire et économique.

      Les marchés ont fait leur part du travail.
      Il est temps que l’État fasse la sienne.

      Comme le dit l’adage Kpèlè :
      « Celui qui vend des œufs au marché n’y déclenche pas une bagarre. »