(Société Civile Médias) – Au Togo, malgré un cadre juridique relativement fourni en matière de droit du travail et de protection des droits humains, de nombreuses femmes et jeunes filles continuent d’évoluer dans des environnements professionnels marqués par la précarité, les discriminations et l’absence de mécanismes de protection adaptés. Le projet EP2F ambitionne de répondre à ces insuffisances en plaçant la responsabilité sociétale des entreprises au cœur de la lutte pour les droits des femmes et des filles en entreprise. Dans cette interview, Bernard Anoumo Bokodjin, coordonnateur de NADDAF, une des organisations du consortium de mise en œuvre du projet, lève le voile sur la genèse du projet. Il explique comment cette initiative, soutenue par l’Union européenne, entend mobiliser entreprises, collectivités territoriales, médias et société civile pour améliorer durablement la situation des femmes et des filles au Togo en entreprise.
Pouvez-vous nous expliquer sur quelle base ce projet a vu le jour ?
Nous vous remercions de l’opportunité qui nous est offerte de revenir sur le contexte de la mise en œuvre du projet EP2F. Ce projet a pour objectif principal de promouvoir la responsabilité sociale des entreprises sur l’ensemble du territoire togolais. Il sera déployé dans quatre régions, à savoir la région de la Kara, la région Centrale, la région des Plateaux et la région Maritime.
Le constat ayant motivé le lancement de cette initiative est que le Togo dispose d’un arsenal juridique encadrant le monde du travail, notamment la Constitution, le Code du travail, les conventions interprofessionnelles ainsi que la loi-cadre relative à l’environnement. Toutefois, il apparaît que l’application effective de ces textes au sein des entreprises demeure insuffisante.
- Advertisement -
Les entreprises consentent des efforts importants. Toutefois, en matière de droits de l’homme, de contribution réelle au développement des communautés d’implantation et de réduction des impacts négatifs de leurs activités, de nombreux défis subsistent. Pour y répondre, une approche à double niveau s’impose : d’une part, sensibiliser les entreprises à l’intégration effective de la RSE dans leurs pratiques ; d’autre part, mener un plaidoyer auprès de l’État en faveur de l’adoption de textes plus spécifiques encadrant la RSE au Togo. C’est cette double exigence qui nous a conduits à nous constituer en consortium pour la mise en œuvre de ce projet qui a débuté en octobre 2025 au Togo.
Pourquoi avoir ciblé spécifiquement les femmes et les filles ?
Les femmes et les filles ont été ciblées parce qu’elles sont davantage exposées aux abus et évoluent plus souvent dans des conditions de travail difficiles. À titre d’exemple, certaines femmes poursuivent leur activité professionnelle pendant la grossesse dans des environnements où aucune mesure de protection n’est prévue pour tenir compte de leur état. D’autres, après l’accouchement, ne bénéficient pas de congés de maternité leur permettant de s’occuper de leur enfant. Il arrive même que certaines perdent leur emploi du simple fait d’être tombées enceintes. Autant de situations qui ont motivé notre choix de mettre un accent particulier sur les femmes et les filles.
Par ailleurs, les jeunes femmes qui accèdent aujourd’hui au marché du travail méconnaissent non seulement les dispositions du Code du travail, mais également l’environnement professionnel dans lequel elles sont appelées à s’épanouir. Nous estimons dès lors qu’en accordant une attention particulière aux femmes et aux jeunes filles, nous contribuerons, de manière plus globale, à une évolution des pratiques de gestion, tant à leur égard qu’à l’égard des hommes au sein des entreprises. C’est dans cette perspective que le projet a fait le choix de placer les femmes et les jeunes filles au cœur de son action.
Comment le projet se déroulera-t-il et quelles en sont les principales activités ?
Le projet EP2F s’inscrit dans une durée de trois ans et sera mis en œuvre par un consortium composé de CARE Togo-Bénin, du GF2D et de NADDAF. Les activités prévues dans ce cadre sont clairement définies et répondent à des objectifs précis.
En ce qui concerne NADDAF, il est prévu la mise en place d’un réseau regroupant des organisations de la société civile, des syndicats et des médias, avec pour mission d’assurer la sensibilisation et le suivi des questions liées à la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) au Togo. Ce réseau aura une couverture nationale et l’un des objectifs majeurs du projet est d’en garantir la pérennité au-delà de la période de mise en œuvre.
Lire aussi : Togo / Projet EP2F : Vers une plateforme nationale des OSC autour de la RSE
Par ailleurs, des cafés-débats seront organisés avec les responsables RSE des entreprises ciblées sur l’ensemble du territoire. Cette démarche vise à les accompagner afin que les départements en charge de la RSE intègrent de manière équilibrée l’ensemble de ses dimensions. En effet, l’analyse de la pratique révèle que certaines entreprises privilégient exclusivement le volet environnemental, au détriment des droits humains en entreprise, tandis que d’autres adoptent l’approche inverse. L’accompagnement envisagé permettra ainsi de favoriser une mise en œuvre conforme aux normes et principes fondamentaux de la RSE.
Par ailleurs, des ateliers de sensibilisation seront organisés à l’intention des dirigeants d’entreprises. Cette démarche se justifie par le fait que, pour permettre aux responsables RSE de mener efficacement leurs missions, il est indispensable que les chefs d’entreprise comprennent les enjeux et les bénéfices de la mise en œuvre de la responsabilité sociétale des entreprises. Il leur sera notamment démontré que la RSE constitue un levier de performance et de productivité. En respectant les droits des travailleurs, l’entreprise fait de ses employés de véritables partenaires, susceptibles de la soutenir en période de difficulté. De même, lorsqu’une entreprise respecte l’environnement et s’intègre harmonieusement dans son milieu, les communautés locales deviennent ses premières alliées et ses clients naturels. Il s’agira ainsi de déconstruire l’idée selon laquelle la RSE serait une contrainte, en montrant qu’elle représente au contraire un atout stratégique pour la pérennité et la compétitivité des entreprises.
Le projet accordera également une attention particulière aux collectivités territoriales. Dans un contexte marqué par le processus de décentralisation et l’engagement croissant des communes en matière de développement local, il apparaît essentiel d’impliquer ces acteurs. Les entreprises étant implantées sur les territoires communaux, des actions seront menées auprès des collectivités afin de les sensibiliser à leur rôle de suivi et de veille en matière de pratiques responsables des entreprises présentes sur leur ressort territorial.
En parallèle, une campagne de sensibilisation numérique sera déployée sur les réseaux sociaux ainsi que dans la presse en ligne, dans le but d’informer et de mobiliser le grand public autour des enjeux de la RSE.
Le projet prévoit également l’organisation d’un forum national sur la responsabilité sociétale des entreprises, réunissant l’ensemble des parties prenantes dans un cadre de concertation nationale. Cette rencontre visera à favoriser des échanges approfondis sur les enjeux, les défis et les perspectives de la RSE au Togo.
Quels sont les résultats attendus du projet EP2F à l’issue de sa mise en œuvre et quels impacts concrets espérez-vous générer sur le terrain ?
À terme, le projet EP2F ambitionne d’impacter directement près de 100 000 femmes et 300 entreprises, tout en mobilisant 50 organisations de la société civile appelées à mettre en œuvre des actions concrètes sur le terrain. C’est dans une dynamique de collaboration étroite avec l’ensemble des partenaires que le consortium entend progresser, afin d’atteindre les objectifs fixés au terme des trois années de mise en œuvre du projet EP2F.
Quels sont les partenaires du projet et un mot à leur endroit ?
Le projet EP2F bénéficie principalement du financement de l’Union européenne, à laquelle nous exprimons notre profonde gratitude. Dans un contexte marqué par la raréfaction des ressources, nous mesurons pleinement l’effort que représente le soutien à un projet d’une durée de trois ans. Nous tenons ainsi à saluer la confiance qui nous est accordée et l’appui constant dont nous bénéficions. Nous nous engageons, pour notre part, à mettre tout en œuvre afin que les résultats attendus soient pleinement atteints. Nous vous en remercions sincèrement.


