(Société Civile Médias) – Face aux mutations sociales, environnementales et politiques, les modèles classiques de gouvernance sécuritaire montrent aujourd’hui leurs limites. La centralisation excessive et l’éloignement des centres de décision fragilisent la confiance entre l’État et les citoyens. Dans cette tribune, Bruno Haden, Secrétaire général de l’ACAT Togo, analyse les apports de la sécurité humaine et de la décentralisation comme leviers stratégiques pour refonder l’action publique en matière de sécurité, renforcer la cohésion sociale et bâtir une paix durable au Togo.
Par Bruno HADEN
Secrétaire Général de l’ACAT TOGO, Expert, Consultant, Formateur en surveillance, documentation et rapportage des violations des droits humains
Sécurité Humaine et Décentralisation : construire la paix et la confiance au plus près des citoyens au Togo.
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La sécurité n’est pas seulement l’apanage des forces de défense et de sécurité. Elle est d’abord une expérience vécue par chaque citoyen, chaque communauté, chaque village et chaque quartier. Est-ce le cas dans les 5 régions, 39 préfectures et 117 communes du Togo ?
La sécurité humaine reconnait que la sécurité des personnes est multidimensionnelle.
La sécurité humaine, dans sa conception holistique et décentralisée, repose sur sept piliers indissociables. Elle implique d’abord la sécurité personnelle, c’est à dire la protection contre la violence, les abus et l’insécurité. Elle inclut aussi la sécurité communautaire, fondée sur la cohésion sociale, la prévention des conflits et le dialogue entre communautés. A cela s’ajoute la sécurité politique, qui suppose le respect des droits humains, des libertés fondamentales et de la participation citoyenne.
La sécurité humaine englobe également des dimensions essentielles du quotidien : la sécurité économique liée à l’accès à un revenu et à l’emploi ; la sécurité alimentaire, une alimentation suffisante et durable ; la sécurité sanitaire, fondée sur l’accès aux soins et la prévention des crises de santé. Enfin, elle intègre la sécurité environnementale, face aux catastrophes naturelles, à la dégradation de l’environnement et aux effets du changement climatique.
C’est cette approche, centrée sur l’humain qui doit guider la gouvernance sécuritaire au Togo et dans toute société démocratique.
Aujourd’hui, force est de constater que la sécurité imposée d’en haut, centralisée et distante des réalités locales, échoue trop souvent à protéger et à rassurer la population. Les tensions communautaires, les conflits fonciers, les violences urbaines ou rurales ne peuvent être résolues uniquement par la contrainte.
Elles demandent une lecture fine des besoins, des vulnérabilités et des aspirations locales ainsi qu’une mobilisation des acteurs décentralisés capable d’agir rapidement et de prévenir les crises.
C’est ici que la décentralisation devient un levier stratégique pour la sécurité humaine. En rapprochant le pouvoir de décision des citoyens, en responsabilisant les collectivités locales et en impliquant la société civile dans la conception et la mise en œuvre des politiques sécuritaires, la décentralisation transforme la sécurité en un bien collectif partagé, plutôt qu’une simple mission imposée par l’Etat.
Au Togo, les collectivités territoriales et les collectivités locales jouent un rôle clé d’interface entre la population et les forces de défense et de sécurité. Elles connaissent les spécificités des territoires, les dynamiques sociales et les fragilités potentielles. Leur implication dans la planification, le suivi et l’évaluation de la sécurité locale permet non seulement d’anticiper les risques mais aussi de renforcer la confiance entre les citoyens et les institutions.
Pour que cette vision de la sécurité devienne une réalité, plusieurs conditions essentiels doivent être remplies :
- Renforcer les capacités locales :
Les élus, les administrations communales, les acteurs communautaires doivent être formés à la gestion sécuritaire, à la prévention des conflits et à la médiation sociale, afin d’agir efficacement sur le terrain.
- Impliquer la société civile et les médias locaux :
Ces acteurs jouent un rôle clé en apportant un regard critique, en facilitant les alertes précoces et en garantissant la transparence dans la gouvernance sécuritaire.
- Garantir la redevabilité et la transparence :
Les décisions locales en matière de sécurité doivent être accessibles, discutées et validées par les citoyens pour renforcer la confiance et l’adhésion collective.
- Assurer une coordination entre les niveaux de gouvernance :
Les acteurs centraux, régionaux et locaux doiventagir de manière cohérente et complémentaire, en respectant le principe desubsidiarité. Chaque niveau doit clairement comprendre son rôle dans la protection des populations, sans empiéter sur les compétences des autres.
La sécurité humaine englobe la protection des droits fondamentaux, la prévention de la violence, la justice sociale et l’inclusion. Elle exige des institutions proches des citoyens, à l’écoute de leurs besoins et capables d’agir avant que les crises n’explosent.
Au Togo, comme ailleurs, la décentralisation offre cette opportunité historique : rendre la sécurité pertinente, légitime et humaine. Ne pas exploiter ce levier, c’est condamner les politiques sécuritaires à rester abstraites, distantes et inefficaces. Au contraire, investir dans une sécurité humaine décentralisée, c’est investir dans la paix durable, la cohésion sociale et la confiance citoyenne.
En définitive, la question n’est plus de savoir si la sécurité humaine et la décentralisation doivent dialoguer, mais comment accélérer ce dialogue pour que chaque citoyen se sente protégé, écouté et acteur de sa propre sécurité.
L’enjeu dépasse le simple ordre public : il s’agit de bâtir une société plus résiliente, plus juste et plus pacifié à l’échelle de chaque région, de chaque préfecture, de chaque commune et de chaque citoyen.


