INTERVIEW | Mamadou Goïta : « Nous sommes pris dans un cercle vicieux qui nous empêche d’atteindre la souveraineté alimentaire »

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(Société Civile Médias) – Qui contrôle notre alimentation contrôle, en partie, notre avenir alimentaire. En Afrique, la dépendance à l’égard des multinationales dans des secteurs aussi stratégiques que les semences, les pesticides, le matériel agricole ou la distribution soulève des questions majeures de souveraineté. Pour Mamadou Goïta, directeur exécutif de l’IRPAD (Institut de Recherche et de Promotion des Alternatives en. Développement), cette situation expose le continent aux crises internationales et limite sa capacité à maîtriser ses propres chaînes alimentaires. Dans cet entretien, il revient sur le poids des multinationales, les leçons des récentes crises alimentaires et les leviers dont disposent les États africains pour reprendre la main sur leurs systèmes alimentaires.

Pouvez-vous nous présenter votre intervention et les principaux enjeux que vous avez abordés ?

Mon intervention portait sur les enjeux et les défis posés par les multinationales dans les systèmes alimentaires. Il convient de noter qu’aujourd’hui, certaines entreprises détiennent des monopoles dans plusieurs secteurs, et aucune d’entre elles n’est africaine.

Elles détiennent le monopole de plusieurs segments du système de production, de la transformation et de la commercialisation des produits, mais aussi, si je puis dire, des systèmes de consommation. Ces entreprises ont donc une influence considérable, non seulement sur les facteurs de production, mais également sur l’organisation du commerce international.

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Vous parlez donc d’une forte concentration du pouvoir entre les mains de quelques multinationales. Dans quels secteurs cette domination est-elle particulièrement visible ?

Ce que j’ai essayé d’expliquer, c’est que, par exemple, dans les six secteurs que j’ai présentés notamment les pesticides, les ressources génétiques animales, les semences, notamment les semences commerciales distribuées, le matériel agricole, etc. — certaines entreprises détiennent un monopole très important.

À titre d’exemple, 58 % des revenus générés par le commerce des semences commerciales seraient détenus par six entreprises. Des entreprises comme Bayer, quant à elles, représenteraient environ 20 % de ces revenus.

Cela signifie donc que nos semences et nos pesticides sont largement contrôlés par des multinationales, qui sont elles-mêmes impliquées dans leur production. L’accès au matériel agricole est également conditionné par ces mêmes multinationales.

Mamadou Goita lors de son intervention au colloque

Quelles conséquences cette concentration du pouvoir peut-elle avoir sur les systèmes alimentaires africains et sur la souveraineté alimentaire du continent ?

Un continent comme l’Afrique, dont le système agricole est encore très peu industrialisé, se retrouve aujourd’hui fortement dépendant de ces multinationales. Non seulement nous achetons les intrants nécessaires à notre production, mais nous dépendons également d’elles pour la transformation de nos produits.

Nous sommes donc pris dans un cercle vicieux qui nous empêche d’atteindre la souveraineté alimentaire, fragilise notre économie et illustre bien notre dépendance actuelle envers quelques grandes entreprises internationales, mais aussi envers les grandes enseignes de distribution.

Plus précisément, les 100 plus grandes enseignes de distribution représentent aujourd’hui environ 11 % des dépenses totales des ménages dans le monde. Aucune d’entre elles n’est africaine. Une enseigne sud-africaine commence certes à émerger parmi les 200 premières au niveau international, mais elle reste une exception.

Nous nous trouvons donc aujourd’hui dans une situation qui fragilise notre économie. Nous produisons, mais nous exportons non seulement des emplois, mais aussi la plus-value qui pourrait être tirée de nos produits agricoles.

Cela nous met en danger, car dès qu’une crise survient, nous devenons dépendants, surtout lorsqu’il s’agit de transformations importantes de notre système alimentaire.

Nous sommes aujourd’hui dépendants du blé et du riz, qui ne font pas partie de toutes nos cultures alimentaires traditionnelles. J’ai donc essayé d’expliquer ces différents problèmes et de montrer le rôle que jouent aujourd’hui les multinationales dans nos systèmes alimentaires.

Même la recherche n’échappe pas à cette influence. Certaines recherches sont financées par des multinationales en fonction de leurs propres besoins, tandis que les chercheurs formés dans nos pays ne disposent pas toujours des moyens nécessaires pour mener des recherches répondant aux priorités de nos territoires.

Vous avez évoqué l’utilisation du maïs sous forme de biocarburant. Pourriez-vous revenir sur cette question ? Les multinationales sont-elles impliquées ? Cela risque-t-il d’entraîner une pénurie de maïs sur le continent africain ?

Bien sûr. Nous savons qu’en 2008, la crise alimentaire mondiale était notamment liée à la forte hausse du prix du maïs. C’est principalement le maïs qui est devenu très cher sur le marché international, ce qui a entraîné une hausse du prix d’autres produits, notamment le riz, mais aussi de nos propres produits sur les marchés intérieurs.

Dans de nombreux pays, des manifestations ont été organisées, que nous appelions des « marches pour la dignité » ou encore des « marches de la faim ».

Comment expliquer cette forte hausse du prix du maïs à cette période ?

Cela s’explique notamment par le fait que des pays comme les États-Unis, et dans une moindre mesure d’autres grandes puissances, ont décidé d’utiliser une partie importante de leur production de maïs pour la fabrication de biocarburants, ou agrocarburants.

Des multinationales ont participé à cette dynamique. Même des entreprises comme Total, que nous connaissons principalement pour leurs activités dans le secteur pétrolier, ont commencé à s’intéresser à ces nouvelles sources d’énergie, dans un contexte marqué par les inquiétudes concernant la capacité de production et l’instabilité des marchés.

Elles ont donc commencé à utiliser du maïs à des fins énergétiques. Ainsi, lorsqu’une partie du maïs auparavant destinée à l’alimentation animale et humaine est utilisée pour produire des carburants, cela peut contribuer à réduire les disponibilités alimentaires sur le marché international.

Quel impact cette situation a-t-elle eu sur les autres céréales et, surtout, sur les pays africains ?

C’est l’un des facteurs qui ont contribué à la crise. Le prix du maïs a fortement augmenté, et celui du blé a également progressé. Dans certains cas, les hausses ont atteint 42 %.

Cela signifie que, même dans nos pays, on a parfois laissé croire que notre instabilité était uniquement liée à nos propres difficultés, alors qu’une partie de cette instabilité était aussi liée à notre dépendance au marché mondial.

Il existe donc un lien entre la hausse des prix de certains produits sur le marché mondial et les crises que peuvent connaître nos pays.

Vous établissez donc un lien entre la volatilité des marchés internationaux et les difficultés que connaissent les pays africains. Quelle est, selon vous, la responsabilité des multinationales dans cette situation ?

Cela s’explique notamment par le fait que les multinationales disposent d’un pouvoir considérable sur les stocks et les marchés. Elles peuvent influencer les conditions dans lesquelles les produits sont mis sur le marché et les prix auxquels ils sont vendus. Cela engendre une forte déstabilisation dans nos pays.

Professeur, face à la puissance des multinationales, quelles solutions avons-nous à notre niveau ?

Nous disposons de plusieurs atouts. Le premier est que l’État doit repenser sa manière d’investir dans l’agriculture, l’élevage et la pêche.

Si les États revoient leur approche, cela signifie que nous devons intégrer à nos politiques le soutien aux systèmes de production, à la transformation des produits et à l’industrialisation agricole.

Concrètement, quelle ambition devons-nous nous fixer pour réduire cette dépendance ?

En d’autres termes, je souhaite que, d’ici dix ans, 70 à 75 % de nos produits soient transformés pour le marché international. Tous nos pays en ont la capacité.

Pour financer nos recherches et soutenir cette dynamique, nous devons également compter sur les femmes et les jeunes qui transforment déjà les produits aujourd’hui. Nous devons les soutenir. C’est pourquoi j’ai proposé la mise en place de fonds dédiés à la transformation de nos produits.

Pourquoi accordez-vous une place particulière aux femmes et aux jeunes dans cette stratégie ?

Il s’agit de soutenir toutes ces femmes qui travaillent dans la rue et qui font un travail formidable, mais qui ont simplement besoin d’un petit coup de pouce. Il ne s’agit pas uniquement de transformer pour exporter, mais aussi de rendre ces produits accessibles à la population.

Car nombre de ces produits transformés, en raison de leur coût élevé, sont finalement destinés à l’exportation.

Les bons produits doivent aussi être destinés à la consommation nationale et mis à la disposition des citoyens. C’est à l’État de créer les conditions nécessaires en soutenant la création de richesse.

Et quelles ressources locales devons-nous davantage valoriser pour y parvenir ?

Si nous valorisons nos ressources, en particulier notre production alimentaire au Togo, où la culture des tubercules est importante, nous pouvons notamment miser sur le manioc, l’igname, etc. Ensuite, il y a le maïs, le sorgho et d’autres produits pour lesquels nous maîtrisons déjà les techniques et les pratiques agricoles.

En investissant davantage, nous pourrons améliorer les variétés les moins productives, développer des semences plus performantes, stabiliser les filières qui restent fragiles et contribuer à une meilleure maîtrise de ces chaînes de valeur à l’échelle nationale.

Ceux qui transforment ont les moyens de le faire, ceux qui commercent disposent d’espaces pour échanger sur nos marchés locaux et peuvent ainsi générer des revenus et des emplois dans nos pays.

Vous insistez également sur la nécessité de réduire les importations. Jusqu’où peut-on aller dans cette logique, sachant qu’aucun pays ne peut vivre totalement en autarcie ?

Tous les pays disposent de ces moyens. Mais lorsque nous dépendons fortement des importations, notamment lorsque les quantités de riz importées ne cessent d’augmenter, cela pose problème.

Cela signifie que nous ne cherchons pas suffisamment à réduire cette dépendance. Nous devons pouvoir procéder par étapes et nous fixer des objectifs. Si, par exemple, nos importations représentent 60 % aujourd’hui, nous devons pouvoir ambitionner de les ramener à 10 % dans dix ans.

Aucun pays ne peut être totalement autosuffisant, car nous devons également commercer avec d’autres. Mais nous pouvons maîtriser davantage notre système alimentaire à l’échelle régionale.

Au-delà de la production, vous évoquez aussi les marchés locaux. Pourquoi leur réorganisation est-elle si importante ?

Il nous faut investir au niveau de l’État, renforcer les capacités des producteurs et des transformateurs, consolider l’agro-industrie et dynamiser les marchés.

Nos marchés de proximité et nos marchés territoriaux doivent être les principaux bénéficiaires de ces mesures. Il est impératif de les réorganiser.

Vous avez justement évoqué des exemples de marchés où les conditions de travail des commerçantes restent difficiles. En quoi ces problèmes d’infrastructures peuvent-ils affecter notre système alimentaire ?

Je donne quelques exemples dans la région. Nous finalisons actuellement une étude menée sur six ans. Il existe des marchés au cœur même du territoire africain où les conditions de travail restent extrêmement difficiles.

Lorsque les femmes viennent vendre leurs produits frais, elles sont souvent contraintes de les écouler rapidement ou de repartir avec des produits qui finissent par se détériorer. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a parfois même pas de toilettes sur ces marchés.

Les femmes, lorsqu’elles veulent satisfaire leurs besoins, sont obligées de quitter leur lieu de vente pour rentrer chez elles. Cela montre bien le manque d’infrastructures et d’espaces de stockage sur certains marchés.

Avec une chambre froide, par exemple, elles pourraient mieux conserver leurs produits et réduire les pertes. Avec des toilettes et des infrastructures adaptées, elles pourraient également rester plus longtemps sur les marchés et travailler dans de meilleures conditions.

Il y a aussi des enfants qui accompagnent leurs mères sur les marchés. Il faut donc penser à ces réalités dans l’aménagement des espaces marchands.

Ce sont des aspects sur lesquels les municipalités ont un rôle important à jouer. Les États ont également l’obligation de réaménager ces marchés pour les rendre plus accessibles, plus fonctionnels et mieux adaptés aux besoins des acteurs. Ce sont des réalités que l’on retrouve dans plusieurs pays de la région.